Bruno Marlin est une référence pour les pilotes moto français qui veulent s’attaquer à la mythique course de Pikes Peak. Il est le premier à s’y être engagé en visant la victoire. A bord de son side-car Benelli-Choda de rallye, il compte trois participations dont une victoire avec Sylvie Jeandemange comme coéquipière en 2008, une 4e place en 2013 avec son fils Jérémy dans le rôle du singe, et une 3e place en 2016 accompagné par Philippe Szendroi. On revient avec lui sur cette compétition hors norme.

L’arrivée de Bruno Marlin et Philippe Szendroi au Pikes Peak 2016, les bras levés
Tu as couru au Pikes Peak en 2008 avec une victoire en catégorie side-car, en 2013 (4e side-car) et en 2016 (3e side-car). D’où te vient cette passion pour la course de Pikes Peak ?

Tout a commencé avec un reportage dans Ushuaïa il y a quelques années, où Nicolas Hulot présentait des événements sportifs dans des cadres naturels prestigieux. Il avait donc passé la fameuse vidéo d’Ari Vatanen avec la 405 Peugeot. J’étais déjà passionné de sports mécaniques, donc j’ai trouvé ça superbe. Et en 2004, un article sur la participation de Cyril Guillemin au Pikes Peak 2003 au guidon d’une Yamaha 450WR-F. Cyril Guillemin est un journaliste français qui travaillait pour Motomag à l’époque. Il a pris un billet pour le Colorado, dans l’idée d’assister au Pikes Peak comme spectateur… Puis finalement, il s’est dit qu’il pouvait la faire donc il s’est inscrit. Il n’était pas préparé et a participé sur un coup de tête, donc il a terminé avant-dernier, mais c’est le premier français à l’avoir fait à moto ! Et dans l’article qu’il a rédigé après coup, en 2004, il y avait la photo du side-car des frères Whitney, vainqueurs à plusieurs reprises dans cette catégorie avec un side-car de cross à moteur Harley Davidson. Quand j’ai vu ça, je me suis dit “Super, en plus en rallye on roule souvent sur des chemins de terre, dans des bois…”, et je faisais déjà du rallye routier en side-car. Donc j’ai gardé cette idée dans un coin de ma tête.
En 2007, je roulais avec Maryline Hudon en rallye, et on en parle. Je lui explique que j’ai ce rêve d’aller faire le Pikes Peak aux Etats-Unis dans le Colorado. Comme elle était partante, on a lancé le projet. Cette première tentative n’a pas fonctionné car on n’avait pas su communiquer suffisamment et assez tôt pour trouver des sponsors. J’ai relancé le projet pour 2008 en me lançant un an avant, avec Sylvie Jeandemange comme coéquipière (surnommée Gazelle). La deuxième fois était la bonne et on a réussi à boucler le budget pour aller au bout du projet. Donc on a était les premiers français à monter en catégorie side-car pour chercher la victoire !

Pikes Peak est réputée pour être une course très exigeante puisque les participants rallient l’arrivée à 4.300 mètres d’altitude, et les conditions climatiques sont changeantes sur le parcours. Comment as-tu géré le physique sur tes trois participations ?

En 2008, je ne savais pas du tout comment ça se passait. Un ami de Sylvie Jeandemange, préparateur physique pour les alpinistes, nous a donné plusieurs conseils. Le principal était de travailler le souffle qui est très important en altitude puisqu’il y a un manque d’oxygène très important là-haut. Et il nous a donné une astuce pour nous préparer à ce manque d’oxygène, c’est de courir ou de marcher en mettant la bouche comme si on tenait une paille, en réduisant l’entrée d’air par la bouche. Au début c’est impressionnant, tu t’étouffes au bout de quelques mètres. Et avec un entraînement régulier, ton corps s’habitue et développe des globules rouges.
Ensuite ce qu’on fait, c’est qu’on va au Pikes Peak 4 ou 5 jours avant le début des essais pour s’acclimater, comme les alpinistes. On y monte tous les jours, généralement en fin de matinée. Ces montées nous permettent également de reconnaître la route puisqu’on n’a pas le droit de faire de reconnaissances à moto (ou en side-car) : on fait l’ascension en voiture, et on passe à pieds sur certains virages. On reste au sommet deux ou trois heures, il y a un self service pour se restaurer sur place, puis on redescend l’après-midi. D’autres conseils sont également très efficaces pour permettre une meilleure acclimatation : boire beaucoup et manger de la viande rouge. L’objectif est d’augmenter le nombre de globules rouges.
Les organisateurs sont conscients de ces difficultés et des risques d’apoplexie, et proposent une bouteille d’oxygène à chaque concurrent pour la course, aussi bien pour les motos que pour les voitures. Sébastien Loeb l’a testé une fois mais ne l’a pas adopté.

Après, il faut aussi tenir compte des conditions climatiques au Pikes Peak : il peut faire de 30 à 35 degrés sur la ligne de départ. Fin juin, au Colorado, il fait très chaud même à 3000 mètres d’altitude. Et au sommet, c’est tout ou rien : soit il fait soleil avec 15 à 18 degrés, soit un nuage arrive et il neige ou il grêle ! Tu passes à 0° en un rien de temps, en moins de cinq minutes. C’est très surprenant, mais il ne faut pas oublier que c’est la haute montagne.

Pikes Peak, des conditions météo extrêmes et changeantes

Ces changements de météo brutaux ne sont pas faciles à gérer au niveau du corps puisqu’il faut s’habiller en conséquence, pour n’avoir ni trop chaud ni trop froid. On met des sous-vêtements techniques, pour nous c’était la marque Sixs qui fournit d’excellentes solutions. Ces sous-vêtements nous ont permis d’être bien, de ne pas avoir trop froid sous le cuir en haut ou trop chaud en bas.

Et enfin, il y a bien sûr les difficultés de pilotages : il faut se souvenir des 20 km de parcours et des 156 virages, et il y a la pente qui est très raide par endroits. Certains virages sont comme des murs. Sur certaines photos on a l’impression que les arbres penchent alors que c’est la route qui est raide. Le parcours en lui-même n’est pas très dur puisque la piste est large, elle fait 11 mètres de large en moyenne. Sur la partie basse, c’est comme un circuit car la route est belle. En haut, la route est très défoncée car avec le gel et le dégel le sol travaille beaucoup. Avant chaque édition, les organisateurs bouchent les trous. Quand c’était en terre, la route était mieux entretenue car des niveleuses passaient régulièrement… Depuis que c’est goudronné, c’est une catastrophe.

Et côté mécanique, comment as-tu géré les contraintes qu’une telle course fait peser sur le side-car ?

Il y a des problèmes de puissance moteur : on perd 10% de puissance moteur par 1000 mètres d’altitude. Donc à l’arrivée au sommet, tu perds 40% de puissance ! C’est énorme, et rien qu’au départ à 2900 mètres, tu as déjà pratiquement 30% de moins. Tu le sens car sur les premiers essais, tu es obligé de faire cirer l’embrayage sinon ça part pas, même sur les moteurs 4 temps.

L’autre contrainte, c’est le refroidissement des radiateurs. Car du fait du manque d’oxygène, les radiateurs ne refroidissent plus le liquide de refroidissement. Sur les motos le phénomène est moins présent car il y a de bonnes surfaces de radiateur. Mais les side-cars ont beaucoup de poids à emmener, le moteur est extrêmement sollicité et les radiateurs d’origine ne suffisent pas. Certains rajoutent des radiateurs. Moi j’avais choisi la même solution que les voitures, c’est-à-dire d’ajouter un circuit qui permet de pulvériser de l’eau à un moment donné sur les radiateurs pour les refroidir d’un coup. J’avais un réservoir de 3 litres d’eau dans le coffre du side-car. Et arrivé à Glen Cove, là où la pente devient très raide, j’actionne le système qui pulvérise l’eau du réservoir sur les radiateurs grâce à des petits asperseurs de jardin. L’effet est instantanné ! La plupart des voitures a ce type de système, plus ou moins sophistiqué, certains ont même intégré une protection thermique avec de la neige carbonique autour du réservoir d’eau destiné à asperger les radiateurs. Ces deux points techniques sont vraiment les plus importants pour préparer le side-car au Pikes Peak.

Depuis 2012 l’intégralité du tracé est goudronnée, alors qu’avant certaines parties étaient encore en terre. Tu as donc participé une fois sur l’ancienne configuration et deux fois sur la nouvelle. Quelle est ta configuration préférée ?

La terre ! Je n’avais jamais roulé sur terre, et quand on est arrivé là-bas avec Sylvie Jeandemange on a été à l’aise et vite tout de suite. D’ailleurs on a surpris les Américains la première année. Ils se demandaient qui on était avec notre side-car de tourisme car eux n’avaient que des side-cars de cross à l’époque. D’ailleurs, un de nos concurrents a voulu monter avec moi pour essayer et arrivé en bas il en a fait des éloges à son frère : « ça freine, ça accélère, ça tient la route ! » Pour eux, en fait, c’était inimaginable qu’un engin aussi gros avec des pneus de voiture puisse aller aussi vite sur de la terre. Sur terre, c’étaient des montées d’adrénaline énormes, de grandes glisses (comme dans la vidéo sur Ari Vatanen)… Tout en glisse, en contre-braquage…

Le goudron c’est pas pareil, on sait d’avance qu’avec un side-car de rallye face à un basset (side-car de piste), on n’a pas trop notre chance. Mais en fonction des conditions climatiques, on peut toujours tirer notre épingle du jeu. D’ailleurs on l’a vu en 2013 et en 2016, on était plus rapide sur la partie haute que les bassets. Par contre, dans la partie basse qui est plus typée circuit ils nous battaient. Après s’il pleut, par exemple, ça peut nous donner l’avantage. Mais quand tu fais une course comme ça, c’est d’abord pour l’aventure, même si tu gardes toujours dans un coin de ta tête l’envie de gagner ! Le but, c’est de passer la ligne d’arrivée… Il ne faut pas oublier que c’est la seule course au monde à finir à 4300 mètres d’altitude ! Et l’ambiance est là : c’est un show à l’américaine pendant une semaine. C’est une aventure à vivre, même en spectateur !

Cette année, la catégorie side-car a disparu de la course, donc impossible pour toi de t’aligner au départ à bord du side-car Benelli-Choda. Sais-tu pourquoi les organisateurs ont choisi de ne plus aligner ce type de véhicule au départ ?

Pikes Peak : le side-car, une catégorie au pilotage spectaculaire

En fait, en général, dans l’après-midi au Pikes Peak il neige sur les coups de 16 ou 17 heures. Et certaines années, dont 2015, il a neigé plus tôt tant et si bien qu’ils ont dû stopper la course et descendre la ligne d’arrivée à Glen Cove puisqu’il était impossible d’aller au sommet. Donc certains concurrents avaient roulé sur l’intégralité du parcours, et d’autres ont vu leur montée raccourcie. Il y a eu des erreurs dans la remise des prix qui n’ont été rectifiées que trois semaines après, et des réclamations ont été posées. Jusque-là, le nombre de concurrents n’était pas limité : environ 150 autos étaient engagées, pour 70 motos en moyenne.

Donc les organisateurs ont décidé en 2016 de limiter le nombre d’engagés à 100 concurrents tout compris (auto, moto, side-car et quad). Depuis l’année dernière, il n’y a que 67 voitures et 33 motos (moto, side-car et quad) qui peuvent prendre le départ de cette course. Pourtant ils n’avaient pas changé les catégories, si bien qu’il y en avait trop par rapport au nombre de pilotes. On se retrouvait à 3 ou 4 pilotes par catégorie. Par exemple en side-car on était 4. Donc cette année, ils ont réduit le nombre de catégories en supprimant celles qui pour eux étaient moins intéressantes, dont les side-cars.

On peut tout de même s’y engager car il y a une catégorie d’exhibition, la Pikes Peak Open qui regroupe les motos électriques, les quads et ce qu’ils appellent les prototypes. Mais cette catégorie n’est pas équilibrée puisqu’un side-car n’a aucune chance face à une moto électrique. Je ne vois pas l’intérêt de réunir le budget de 10.000 € pour aller là-bas sans espoir de se battre pour la victoire.

Pour cette édition 2017 de Pikes Peak,un seul Français s’est engagé en catégorie moto : Bruno Langlois. C’est un pilote que tu connais bien et qui a déjà gagné Pikes Peak. Comment vois-tu sa course cette année au guidon d’un Kawasaki Z900 ?

Bruno Langlois est un vieil ami, on a fait connaissance en rallye moto. Il court depuis les années 80, il a participé au Bol d’Or ou aux 24 heures du Mans moto, c’est un très grand pilote. C’est un pilote complet et polyvalent, qui a aussi fait de la voiture et du jet-ski. Il s’est remis à la moto un peu par hasard il y a quelques années et s’est engagé en rallye routier. Bien sûr, il a été très fort de suite, et on a sympathisé. Un jour il est venu me parler de Pikes Peak pour avoir des renseignements. C’est ce qui nous a rapprochés, j’ai partagé avec lui mes bonnes adresses. Donc il a fait sa première course en 2012. Depuis il est revenu, il a gagné en 2013 et 2016, et là il va gagner, je pense ! D’après ses premiers essais, je pense qu’il va gagner. Il est confiant, sa Kawasaki Z900 marche très bien, elle marche même mieux que sa Z1000 de l’année dernière d’après lui. Son préparateur, Akira Technologies, est la référence de la préparation moteur. Cette moto n’a plus rien à voir avec un Z900 de série. Ses premiers essais étaient centrés sur des tests de cartographies avec son ingénieur cartographie, et les premiers essais officiels ont commencé ce 20 juin. Donc je reste convaincu qu’il va gagner à nouveau cette année…

Quels sont tes pronostics pour Romain Dumas, pilote auto en Unlimited que tu as côtoyé à plusieurs reprises à Pikes Peak ?

Pour moi, Romain Dumas sera un ton au-dessus. Il vise le record de Sébastien Loeb, l’an dernier il a eu un écart de moins de 38 secondes sur le record absolu, c’est le second meilleur temps de l’histoire de Pikes Peak. Il a utilisé son expérience de 2016 sur la Norma M20 pour développe sa Norma MXX RD de cette année. Donc pour moi, il peut atteindre son objectif et bien sûr gagner Pikes Peak au général. Il faut garder à l’esprit que c’est une course très exigeante pour le pilote et sa machine, et qu’il n’y a qu’un seul essai !

Pikes Peak, la course vers les nuages (the race to the clouds)

Bruno Marlin n’exclut pas de se rendre à Manitou Springs en spectateur pour profiter de l’ambiance et assister à ce spectacle unique au monde. D’ailleurs, il nous a confié jouer au loto… et s’il gagne, il saute dans l’avion pour aller supporter Bruno Langlois et Romain Dumas, ses amis !

Et s’il y a une chose à retenir de cette aventure de Bruno Marlin au Pikes Peak, c’est que rien n’est impossible, et surtout pas la course vers les nuages !

Dans une vie de motard, c’est une aventure hors norme !